Quand un navire Transat ravitaillait Kerguelen
Quand un navire de la Transat ravitaillait Kerguelen
Le Lozère, du Havre aux îles de la Désolation, 1925-1928
Dans les années 1920, un cargo de la Compagnie Générale Transatlantique quitte les lignes commerciales ordinaires pour une destination particulièrement lointaine : les îles Kerguelen. Son nom est le Lozère.
Pendant trois campagnes australes, ce vapeur va relier le monde maritime havrais à cet archipel isolé de l’océan Indien austral. Il transporte des hommes, du matériel et des approvisionnements, soutient la petite colonie de Port-Couvreux et participe surtout aux campagnes de chasse aux éléphants de mer organisées par les frères Bossière. Son histoire s’achève brutalement en février 1928, lorsqu’il sombre avec plus de 1 200 tonnes d’huile.
Du Larache au Lozère
Le Lozère n’est pas à l’origine un navire français. Construit à Lübeck en 1910, ce cargo allemand de 2 365 tonneaux est lancé sous le nom de Larache pour l’Oldenburg-Portugiesische Dampfschiffs-Rhederei. À l’issue de la Première Guerre mondiale, il fait partie des navires allemands remis à la France au titre des réparations. En 1920, il entre dans la flotte de la Compagnie Générale Transatlantique et reçoit le nom de Lozère. Il est d’abord affecté aux lignes d’Afrique du Nord.
En 1925, sa carrière prend une direction inattendue. Le vapeur est affrété pour le compte des entreprises des frères Bossière, concessionnaires des îles Kerguelen. Le cargo de la Transat devient alors un navire d’expédition et de chasse destiné aux mers australes.
Les Bossière et le rêve des Kerguelen
Les frères Bossière avaient obtenu une concession de cinquante ans pour exploiter les ressources des Kerguelen. Leur projet était considérable : élevage de moutons, exploitation des ressources naturelles, chasse aux mammifères marins et production d'huile. Port-Couvreux, sur la presqu’île Bouquet de la Grye, constituait l'un des points d'appui de cette tentative de colonisation.
Une première expérience d'élevage y avait commencé avant la Grande Guerre. Interrompue par le conflit, elle avait repris dans les années 1920. Il fallait cependant tout apporter dans cet archipel perdu : hommes, nourriture, charbon, matériel, vêtements, outils et pièces nécessaires à l'entretien des installations. Le navire venant d'Europe constituait donc le véritable cordon ombilical reliant Port-Couvreux au reste du monde.
C’est dans ce contexte que le Lozère appareille en 1925 pour sa première campagne australe.
1925 : première campagne
Affrété par les Bossière et commandé par Édouard Paul Amour, le Lozère atteint les Kerguelen en octobre 1925. Sa mission ne se limite pas au transport. Le navire sert de base aux opérations de chasse et participe à l'exploitation des éléphants de mer, dont le lard est transformé en huile.
Il dépose également trois bergers à Port-Couvreux : Alfred Alaverry, Joseph Laroche et Joseph Jégu. Ces hommes doivent poursuivre l'expérience d'élevage dans des conditions d'isolement particulièrement difficiles.
Lorsque le Lozère quitte les Kerguelen en mars 1926, il reprend Alfred Alaverry à son bord. Joseph Laroche et Joseph Jégu restent seuls à Port-Couvreux, attendant le retour du navire plusieurs mois plus tard.
1926-1927 : le retour du Lozère
Pour sa deuxième campagne, le Lozère est commandé par le capitaine Albert Fontaine. Il arrive aux Kerguelen le 13 octobre 1926. Il est rejoint le 23 novembre par le chalutier Arques, également engagé dans les opérations des Bossière.Mais les Français ne sont pas seuls dans les eaux de l'archipel. La campagne 1926-1927 voit également travailler une importante flottille anglo-norvégienne. Sept navires sont mentionnés : Radioleine, Sound of Jura, Kildalkey, Kilfenora, Hamlet, Plough et Galaxy. Les Kerguelen deviennent ainsi, pendant l'été austral, le théâtre d'une activité maritime internationale tournée vers l'exploitation des mammifères marins.
Au début de mars 1927, sa deuxième campagne terminée, le Lozère reprend la route, tandis que l'Arques demeure sur place et hiverne aux Kerguelen.
À Port-Couvreux, l'hiver va être endeuillé. Le 16 avril 1927, Joseph Laroche se noie lors d'une sortie en doris.
1927 : des familles du Havre au bout du monde
À l'automne 1927, le Lozère revient une troisième fois. Toujours commandé par Albert Fontaine, il arrive à Port-Couvreux le 8 octobre.
Cette campagne possède une dimension particulière. À son bord se trouvent de nouveaux colons venus du Havre : Pierre Petit, Léon Ménager et Georges Le Galloudec, accompagnés de leurs épouses et, pour certaines familles, de leurs enfants. Ces hommes sont présentés comme des agents cyclistes havrais avant leur recrutement pour l'aventure australe.
Ils doivent relever les hommes présents à Port-Couvreux et faire vivre la petite exploitation agricole. Le charpentier du Lozère participe d'ailleurs à l'aménagement des bâtiments : les logements sont réparés et agrandis et une véranda est construite pour relier certaines parties de l'habitation.
Le cargo de la Transat apparaît alors dans toute l'étendue de son rôle. Il n'est pas seulement un navire de chasse. Il transporte des familles, des vivres et du matériel, apporte du courrier et permet de renouveler les équipes. Dans un territoire sans port régulier ni liaison permanente, son arrivée représente le retour du contact avec le monde extérieur.
Le drame de Georges Le Galloudec
Quelques semaines après l'arrivée des nouveaux colons survient un nouveau drame.
Le 1er décembre 1927, Pierre Petit, Léon Ménager et Georges Le Galloudec sont surpris par une panne de leur embarcation, puis par une violente tempête de neige. Les trois hommes tentent de regagner Port-Couvreux dans des conditions terribles. Petit et Ménager y parviennent après trois jours d'errance, épuisés. Le Galloudec, lui, manque à l'appel.
Lorsque le Lozère revient à Port-Couvreux le 22 décembre, les marins apprennent sa disparition. De nouvelles recherches sont organisées. Son corps est finalement retrouvé le 23 décembre, après environ trois semaines. La petite communauté de Port-Couvreux, déjà marquée par la mort de Joseph Laroche quelques mois auparavant, est une nouvelle fois frappée.
Les difficultés ne concernent pas seulement les hommes. Le 13 décembre 1927, l'Arques, qui travaille avec le Lozère, s'échoue.
Son état devient rapidement préoccupant. Le 4 février 1928, Albert Fontaine reçoit un télégramme d'Henri Bossière lui ordonnant d'abandonner sur place le chalutier, jugé trop endommagé pour être sauvé.
Il ne reste donc plus que le Lozère pour achever la campagne et ramener les hommes ainsi que le précieux produit de plusieurs mois de chasse.
Personne ne se doute alors que le cargo ne quittera jamais les Kerguelen.
12 février 1928 : le naufrage du Lozère
Le 12 février 1928, à 6 h 15, le Lozère franchit le détroit de la Gazelle lorsqu'il heurte un haut-fond ou une roche sous-marine.
Le choc est grave. Pendant toute la journée, l'équipage tente de sauver le bâtiment. Mais l'eau gagne et la situation devient progressivement désespérée. À 20 h 40, le capitaine Albert Fontaine donne finalement l'ordre d'abandonner le navire.

Le Lozère est perdu.
Avec lui disparaît le résultat de plusieurs mois de travail : environ 1 220 tonnes d'huile produites pendant la campagne. La cargaison représentait une valeur considérable. Une source contemporaine citée à propos du naufrage l'évaluait à quelque 30 000 livres sterling.
Mais l'essentiel est sauf : l'équipage survit.
Les naufragés gagnent la terre puis entreprennent de rejoindre Port-Couvreux. Après plusieurs jours d'une progression éprouvante, ils atteignent la station le 15 février.La petite bergerie devient alors un refuge improvisé pour les marins du Lozère, qui doivent attendre qu'un autre navire puisse les recueillir.
Le sauvetage des naufragés
La présence des navires anglo-norvégiens dans la région va se révéler providentielle. Les naufragés sont finalement pris en charge et évacués vers l'Afrique du Sud. Les sources mentionnent notamment le Kildalkey dans le rapatriement depuis Port-Couvreux.
Une partie des marins poursuit ensuite son voyage vers l'Europe. Ils regagnent Le Havre au printemps 1928.Ainsi s'achève, loin de son port d'attache et à plusieurs milliers de kilomètres de la France, l'histoire du Lozère.
Trois campagnes entre Le Havre et les Kerguelen
L'aventure du Lozère ne doit pas être réduite à son naufrage. Entre 1925 et 1928, ce cargo de la Compagnie Générale Transatlantique fut l'un des éléments essentiels de l'entreprise française aux Kerguelen.

À chacune de ses campagnes, il fallait franchir des milliers de milles marins pour rejoindre ces terres battues par les vents. Le bâtiment transportait les hommes et leur équipement, ravitaillait Port-Couvreux et soutenait les opérations de chasse. Au retour, sa cargaison d'huile constituait le résultat économique de la campagne.
Le Lozère reliait ainsi deux mondes que presque tout séparait : Le Havre, grand port industriel et maritime français, et Port-Couvreux, minuscule établissement perdu au milieu de l'océan austral.
Son histoire est aussi celle des hommes et des femmes transportés à son bord : capitaines, mécaniciens, chauffeurs, matelots, chasseurs, bergers, ouvriers et familles havraises. À Port-Couvreux, certains devaient passer de longs mois sans autre liaison avec l'extérieur que le retour saisonnier d'un navire.
Une épave devenue patrimoine
Le naufrage du Lozère n'effaça d'ailleurs pas complètement le navire du paysage des Kerguelen. Les vestiges et matériaux provenant des épaves furent précieux dans un territoire où le bois, le métal et les matériaux manufacturés étaient rares. Des recherches patrimoniales consacrées aux naufrages de l'archipel signalent précisément le réemploi de fragments provenant du Lozère pour améliorer la vie quotidienne des habitants de Port-Couvreux.
Les archives polaires conservent également des photographies des naufragés du Lozère réunis avec les colons de Port-Couvreux en 1928. Sur l'un de ces clichés, de nombreux barils apparaissent devant les bâtiments de la station : image saisissante de cette petite communauté isolée quelques jours après la catastrophe.
Après le Lozère
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Le navire-usine Lozère de la Compagnie générale des îles Kerguelen, qui s'échoua dans le détroit de la Gazelle le 12 février 1928. venait se ravitailler en eau douce à cette cascade. |
La disparition du cargo et de l'Arques aurait pu mettre un terme à l'entreprise des Bossière. Il n'en fut rien.
Dès 1928, de nouveaux bâtiments sont acquis pour poursuivre les activités aux Kerguelen, notamment l'Austral et l'Espérance. Cette obstination illustre l'ampleur des espoirs placés à l'époque dans l'exploitation économique de l'archipel.
Mais le Lozère conserve une place particulière dans cette histoire. Cargo allemand devenu français après la Grande Guerre, bâtiment de la Transat transformé en navire des mers australes, ravitailleur de Port-Couvreux et navire de chasse, il fut pendant trois années le lien matériel entre Le Havre et les Kerguelen.
Le matin du 12 février 1928, lorsqu'il heurta une roche dans le détroit de la Gazelle, ce lien se rompit brutalement. Le Lozère resta aux Kerguelen, tandis que ses marins retrouvèrent quelques semaines plus tard Le Havre.
Presque un siècle plus tard, son histoire rappelle cet épisode étonnant où un cargo de la Compagnie Générale Transatlantique quittait les routes commerciales ordinaires pour aller ravitailler quelques familles françaises installées aux confins des mers australes.
Sources
L'Ouest-Eclair
Transpolair








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