CUVERVILLE ou le génie de la Navigation
À Toulon, il existe une étrange boussole monumentale. Elle ne donne pas seulement le nord. Elle indique surtout le large… tout en tournant un postérieur magistral à la ville. Un exploit d’équilibriste urbain que seul le fameux Génie de la Navigation pouvait accomplir avec autant de panache.
Planté sur le quai Cronstadt depuis la fin du XIXᵉ siècle, le colosse regarde la Méditerranée comme un capitaine qui aurait déjà vu trois tempêtes, deux mutineries et un déjeuner raté à bord. Le bras tendu vers l’horizon, l’index impérieux, il semble dire :
« Là-bas, matelots ! L’aventure ! Les océans ! Les escales exotiques ! »
Mais derrière lui, les Toulonnais contemplent surtout… ses fesses. Et quelles fesses.
Rondes, massives, sculptées avec une conviction quasi patriotique. Les habitants, jamais avares d’un surnom bien senti, baptisèrent rapidement la statue : "Cul-vers-ville" qui devint « Cuverville ». Certains prétendent que c’était une petite pique adressée à un amiral du même nom. À Toulon, l’humour local aime autant les marins que les taquiner.
Le Génie, œuvre du sculpteur Louis-Joseph Daumas, fut inauguré en 1847. Daumas n’était pas un artiste de salon peignant des bouquets en soupirant devant des rideaux en velours. Non. C’était un sculpteur officiel, né à Toulon en 1801, connu pour ses statues monumentales et son goût des héros virils, des chevaux cabrés et des personnages qui regardent loin avec gravité. On lui doit notamment plusieurs œuvres militaires et impériales. Avec le Génie de la Navigation, il offrit à sa ville natale une sorte de demi-dieu marin, robuste et théâtral, comme si Neptune avait décidé d’entrer dans la Royale.
Et robuste, il l’est.
La statue mesure environ 5 mètres de haut, sans compter son socle, et pèse plusieurs tonnes de bronze. Une véritable enclume patriotique tournée vers le large, campée comme un vieux quartier-maître refusant de quitter son quart malgré le mistral. À le voir ainsi, muscles tendus et draperies battues par un vent imaginaire, on pourrait croire qu’il est prêt à embarquer à la seconde même.
Les marins, eux, entretenaient avec le Génie une relation toute particulière. Dans la Marine, les anciens adorent chambrer les jeunes recrues avec une créativité parfois douteuse mais toujours appliquée. Ainsi, lorsqu’on partait vers Saint-Mandrier, certains vieux loups de mer montraient l’autre côté de la rade aux apprentis en lançant :
« Allez-y… moi j’en viens. »
Le geste était souvent accompagné d’une mimique éloquente indiquant que la vie militaire n’avait pas uniquement le goût des embruns et des médailles.
Puis vint 1944.
Toulon subit la guerre, les bombardements, les blessures de la Libération. Le Génie ne fut pas épargné. Il conserva héroïquement son arrière-train légendaire, mais perdit ses bras dans la tourmente. Comme un vieux marin amputé revenant de Trafalgar, il continua pourtant de tenir debout. On raconte qu’il fut déplacé pendant les travaux et les reconstructions avant de retrouver sa place sur le quai Cronstadt, fidèle au poste, fidèle au large… et fidèle à sa manière très personnelle d’ignorer la ville.
Aujourd’hui encore, les touristes lèvent les yeux vers son profil noble tandis que les Toulonnais, eux, gardent un sourire en coin. Car le Génie de la Navigation est peut-être le seul monument de France capable d’incarner à la fois l’héroïsme maritime, la grandeur sculpturale… et une gigantesque plaisanterie locale en bronze massif.
Depuis près de deux siècles,
il montre la route aux marins.
Et ses fesses au reste du monde.





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