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18 juillet 2026

Port de la Montagne Toulon Le décret fondateur de l'administration civile de la Marine (14 pluviôse an II – 2 février 1794)

Port de la Montagne Toulon  décret fondateur de l'administration civile de la Marine (14 pluviôse an II – 2 février 1794)


Encore une lettre ancienne qui ne paie pas de mine bien qu'envoyée depuis Port de la Montagne.

 Nous avons déjà évoqué Bonaparte, le siège de la ville rebelle et la Marine à Toulon. On voit que le pli est adressé au citoyen Gourrhaud (?) inspecteur civil de la Marine à Marseille. Au verso un sceau de sire avec une ancre de marine.


Le sceau de la Marine de la République française


Apposé en cire rouge au verso de la lettre, ce sceau garantit l'authenticité de la correspondance et l'intégrité de son contenu. Il remplit la même fonction qu'un cachet officiel : toute rupture du sceau prouve que le courrier a été ouvert.

La légende circulaire se lit :

« MARINE DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE »

Elle remplace les anciennes légendes royales utilisées sous l'Ancien Régime et affirme la nouvelle autorité de l'État républicain. Au centre figure une ancre de marine, symbole universel de la navigation et de la puissance navale. L'ancre est représentée avec son organeau (l'anneau supérieur) et son câble ou une aussière enroulée autour de la verge. Ce motif, hérité de l'iconographie maritime du XVIIIᵉ siècle, évoque la stabilité, la fidélité au service de l'État et la force de la Marine nationale.

Dans notre cas, le sceau n'est pas un sceau personnel mais un sceau de service. Il est utilisé par les administrations dépendant du ministère de la Marine, notamment :

les agents maritimes ; les inspecteurs civils de la Marine ; les commissaires de la Marine ; les bureaux des ports militaires ; les arsenaux de Brest, Rochefort, Lorient, Toulon (Port de la Montagne), Marseille et autres établissements maritimes de l'État.

Chaque administration possédait généralement une matrice officielle conservée sous la responsabilité du chef du service ou du secrétaire principal.

La présence de la mention « République française » situe ce sceau pendant la période révolutionnaire. Il apparaît après l'abolition de la monarchie en septembre 1792 et reste en usage sous la Convention nationale puis le Directoire. Sous le Consulat et l'Empire, les sceaux évoluent progressivement et les emblèmes impériaux remplacent les symboles républicains.

Au-delà de son aspect symbolique, ce sceau avait une valeur juridique. Il certifiait que la lettre provenait bien d'une autorité officielle de la Marine et que son contenu n'avait pas été altéré. Dans une administration où circulaient des ordres militaires, des mouvements de bâtiments, des transports de matériel et des décisions financières, cette garantie était essentielle.

L'en-tête de la lettre : un symbole de la Marine révolutionnaire



L'en-tête imprimé de cette lettre illustre parfaitement la transformation de l'administration maritime française sous la Révolution. Au sommet figurent les mots « LIBERTÉ » et « ÉGALITÉ », deux des principes fondateurs de la République, auxquels est ajoutée, selon l'usage de la période de la Terreur, la devise « OU LA MORT ». Cette formule, largement employée entre 1793 et 1794 sur les documents officiels, exprime l'engagement absolu attendu des citoyens envers la République.

Au centre apparaît une allégorie féminine de la Marine. Debout, coiffée du bonnet de la Liberté, elle tient de la main droite une pique surmontée du bonnet phrygien, symbole de l'affranchissement du peuple. De l'autre main, elle s'appuie sur un faisceau de licteur. Ce faisceau est constitué d'un assemblage de verges solidement liées autour d'une hache, dont le fer apparaît clairement sur le côté gauche. Hérité de la Rome antique, le faisceau symbolise l'autorité publique, la justice et la force de la loi. Cette représentation remplace les anciennes armes royales qui ornaient les correspondances de la Marine sous l'Ancien Régime. Désormais, ce n'est plus le roi qui garantit l'autorité des actes, mais la République.

À ses pieds figure l'inscription « MARINE », qui identifie clairement cette personnification comme celle de la Marine nationale.

Sous l'allégorie, la mention imprimée « Port de la Montagne » rappelle que la lettre est expédiée de Toulon, rebaptisée ainsi après la reprise de la ville aux troupes anglo-espagnoles en décembre 1793. Cette appellation, imposée par la Convention, fait référence au groupe politique de la Montagne, alors dominant.


La date est rédigée selon le calendrier républicain : « le 5e Sansculottide an II de la République française une et indivisible », soit le 21 septembre 1794, dernier jour de l'année républicaine avant le début de l'an III.


 L'emploi des jours complémentaires, appelés « Sans-culottides », souligne la volonté révolutionnaire de rompre avec le calendrier grégorien et les références religieuses.

Enfin, le numéro de correspondance, laissé manuscrit, montre qu'il s'agit d'un formulaire administratif préimprimé destiné aux services de la Marine. Ce type de papier officiel était utilisé par les agents maritimes, les inspecteurs civils, les commissaires et les autres administrations portuaires pour leur correspondance.

Une iconographie typique de l'an II

L'association de la devise « Liberté, Égalité, ou la Mort », de l'allégorie républicaine de la Marine et du calendrier révolutionnaire fait de cet en-tête un document caractéristique de l'an II de la République (1793-1794). 

Après la chute de Robespierre, la formule « ou la Mort » disparaîtra progressivement des documents officiels, remplacée par des en-têtes plus sobres sous le Directoire. Cette lettre constitue donc un témoignage remarquable de l'imagerie politique et administrative de la Marine française au plus fort de la Révolution.

L'expéditeur est l'Agent Maritime

Le décret fondateur de l'administration civile de la Marine (14 pluviôse an II – 2 février 1794)

Jean-Bon Saint-André


Le 14 pluviôse an II (2 février 1794), la Convention nationale adopte, sur le rapport de Jean-Bon Saint-André, un décret qui réorganise en profondeur l'administration civile de la Marine. 

Cette réforme intervient dans un contexte de guerre, alors que les ports militaires doivent être remis en état après les troubles révolutionnaires et la perte temporaire de Toulon. Le rapport de Jean-Bon Saint-André dénonce les abus de l'ancienne administration, héritée de l'Ancien Régime, jugée trop centralisée, coûteuse et inefficace. 

Le décret supprime les chefs principaux des bureaux civils (anciens ordonnateurs) et répartit les responsabilités entre les différents chefs de service, désormais directement responsables devant le ministre de la Marine. Chaque service reçoit ainsi une autonomie accrue, tandis que les responsabilités individuelles sont clairement définies. Cette réforme marque également l'apparition d'une nouvelle organisation dans les ports, fondée sur la collaboration entre un agent maritime, chargé de coordonner l'administration et l'exécution des décisions, et un inspecteur civil, chargé d'en contrôler l'application et la régularité. 


C'est précisément ce nouveau cadre administratif que reflète la lettre adressée au citoyen Gourbault, inspecteur civil de la Marine à Marseille, en septembre 1794. Ce document constitue ainsi un témoignage direct de la mise en œuvre de cette réforme dans les ports de la Méditerranée.

Rapport de Jean-bon-Saint-André, au nom du comité de salut public, relatif à l’organisation de l’administration civile de la marine dans les ports, lors de la séance du 14 pluviôse an II (2 février 1794) [rapport]

Tome LXXXIV - Du 9 au 25 pluviôse An II (28 janvier au 13 février 1794)

Les Sans-culottides : les fêtes de la République

À la fin de chaque année du calendrier républicain, les révolutionnaires ajoutèrent cinq journées particulières, appelées d'abord Sans-culottides, puis jours complémentaires. Elles permettaient de compléter les 360 jours des douze mois de trente jours afin de retrouver la durée réelle de l'année solaire. Lors des années sextiles, un sixième jour était ajouté : le Jour de la Révolution.

Ces journées n'étaient pas consacrées aux travaux agricoles comme le reste du calendrier. Elles étaient réservées aux fêtes civiques et à la célébration des valeurs de la jeune République. Chacune portait le nom d'une vertu : la Vertu, le Génie, le Travail, l'Opinion et les Récompenses. Elles donnaient lieu à des cérémonies publiques, des jeux, des chants, des distributions de prix aux citoyens méritants et des manifestations destinées à renforcer l'esprit républicain.

Aujourd'hui encore, ces journées constituent une curiosité de l'histoire de France et se rencontrent fréquemment dans les registres d'état civil et les archives de la période révolutionnaire (1793-1805).


Datée du 5e jour des Sans-culottides de l'an II (21 septembre 1794) cette lettre nous dévoile l'histoire de la Révolution, de la Marine, de Toulon et du calendrier révolutionnaire, je suis certain qu'elle dera date...



Les Sans-culottides étaient ainsi une période de réjouissances populaires, comparable à une fin d'année républicaine, où l'on célébrait les talents, les efforts et les valeurs civiques plutôt que les fêtes religieuses. Elles illustrent la volonté des révolutionnaires de créer un calendrier entièrement nouveau, fondé sur les principes de la République.
Nous reviendrons dans un prochain article sur le contenu de la lettre.

Sources

BnF Gallica

https://www.persee.fr/doc/arcpa_0000-0000_1962_num_84_1_34586_t1_0210_0000_10?utm_source=chatgpt.com


20 juin 2026

Les Chiourmes à Toulon en 1811 le bagne

Le bagne et les Chiourmes à Toulon 1811

Les bagnes ont été installés dans les grands ports militaires français parce que l'État avait besoin d'une main-d'œuvre abondante, peu coûteuse et constamment disponible pour les arsenaux de la Marine. Les forçats exécutaient les travaux les plus pénibles : manutention des bois, transport des canons, terrassements, creusement des bassins, entretien des quais, corderies et constructions navales. Deux documents évoquent ce bagne de Toulon.


L’histoire du bagne de Toulon commence en 1748. Il est édifié sur le quai du Grand Rang qui sépare vieille darse et darse neuve. A la fermeture du bagne de Marseille, plus d’un millier de prisonniers, ainsi que 11 galères, sont rapatriés au bagne de Toulon.

En 1811, la chiourme de Toulon désigne l'ensemble des forçats détenus au bagne de Toulon ainsi que l'administration chargée de leur surveillance.

Le mot chiourme vient du vocabulaire maritime méditerranéen. À l'origine, il désignait l'équipage de rameurs des galères. Après la disparition progressive des galères au XVIIIe siècle, le terme a été conservé pour désigner les condamnés aux travaux forcés.




À Toulon, principal arsenal militaire de la Méditerranée française, le bagne est installé depuis 1748 dans les anciens bâtiments de l'arsenal. En 1811, sous le Premier Empire, plusieurs milliers de forçats y sont détenus.



Les condamnés sont employés à :

la manutention dans l'arsenal ;

la réparation et la construction des navires ;

le transport des matériaux ;

le curage des bassins ;

divers travaux de force au profit de la Marine impériale.



Les forçats portent généralement :

une veste et un pantalon de grosse toile ;

un bonnet de couleur indiquant la nature ou la durée de la peine ;

une chaîne ou des fers, surtout lors des déplacements.

La discipline est très sévère. Les détenus sont regroupés dans de vastes salles appelées « salles de bagne ». La surveillance est assurée par des gardiens, soldats et employés de la Marine.



Le Bureau de la Chiourme, service administratif, est chargé :

d'enregistrer les condamnés ;

de tenir les matricules ;

de suivre les peines ;

de délivrer les extraits comme celui conservé ici.


En 1811, lorsque cet extrait est établi, Toulon est un port stratégique de l'Empire napoléonien. La main-d'œuvre pénale représente alors une ressource importante pour l'entretien de l'arsenal et de la flotte méditerranéenne.


On estime qu'à cette époque le bagne de Toulon compte entre 3 000 et 4 000 forçats, ce qui en fait l'un des plus grands établissements pénitentiaires de France. Parmi eux se trouvent des condamnés de droit commun, des contrebandiers, des voleurs récidivistes, mais aussi quelques condamnés politiques ou militaires.
  
Le bagne de Toulon est le dernier à fermer définitivement en 1873 ; plus de 100 000 galériens et bagnards sont passés par Toulon.


Musée de la Marine


03 juin 2026

Toulon - CUVERVILLE ou le génie de la Navigation statue fesses Louis-Joseph Daumas

CUVERVILLE ou le génie de la Navigation 

Le conseil d'administration de la Marcophilie naval s'est tenu à Toulon le 21 mai 2026 mais nous reviendrons sur cette réunion. Notre propos est aujourd'hui de parler de celui qui d'un index vengeur désigne le large... 

À Toulon, il existe une étrange boussole monumentale. Elle ne donne pas seulement le nord. Elle indique surtout le large… tout en tournant un postérieur magistral à la ville. Un exploit d’équilibriste urbain que seul le fameux Génie de la Navigation pouvait accomplir avec autant de panache.

Planté sur le quai Cronstadt depuis la fin du XIXᵉ siècle, le colosse regarde la Méditerranée comme un capitaine qui aurait déjà vu trois tempêtes, deux mutineries et un déjeuner raté à bord. Le bras tendu vers l’horizon, l’index impérieux, il semble dire :



« Là-bas, matelots ! L’aventure ! Les océans ! Les escales exotiques ! »

Mais derrière lui, les Toulonnais contemplent surtout… ses fesses. Et quelles fesses.

Rondes, massives, sculptées avec une conviction quasi patriotique. Les habitants, jamais avares d’un surnom bien senti, baptisèrent rapidement la statue : 

"Cul-vers-ville" 

qui devint « Cuverville ». Certains prétendent que c’était une petite pique adressée à un amiral du même nom. À Toulon, l’humour local aime autant les marins que les taquiner.



Le Génie, œuvre du sculpteur Louis-Joseph Daumas, fut inauguré en 1847. Daumas n’était pas un artiste de salon peignant des bouquets en soupirant devant des rideaux en velours. Non. C’était un sculpteur officiel, né à Toulon en 1801, connu pour ses statues monumentales et son goût des héros virils, des chevaux cabrés et des personnages qui regardent loin avec gravité. On lui doit notamment plusieurs œuvres militaires et impériales. Avec le Génie de la Navigation, il offrit à sa ville natale une sorte de demi-dieu marin, robuste et théâtral, comme si Neptune avait décidé d’entrer dans la Royale.


Et robuste, il l’est.

La statue mesure environ 5 mètres de haut, sans compter son socle, et pèse plusieurs tonnes de bronze. Une véritable enclume patriotique tournée vers le large, campée comme un vieux quartier-maître refusant de quitter son quart malgré le mistral. À le voir ainsi, muscles tendus et draperies battues par un vent imaginaire, on pourrait croire qu’il est prêt à embarquer à la seconde même.


Les marins, eux, entretenaient avec le Génie une relation toute particulière. Dans la Marine, les anciens adorent chambrer les jeunes recrues avec une créativité parfois douteuse mais toujours appliquée. Ainsi, lorsqu’on partait vers Saint-Mandrier, certains vieux loups de mer montraient l’autre côté de la rade aux apprentis en lançant :

« Allez-y… moi j’en viens. »

Le geste était souvent accompagné d’une mimique éloquente indiquant que la vie militaire n’avait pas uniquement le goût des embruns et des médailles.

Puis vint 1944.



Toulon subit la guerre, les bombardements, les blessures de la Libération. Le Génie ne fut pas épargné. Il conserva héroïquement son arrière-train légendaire, mais perdit ses bras dans la tourmente. Comme un vieux marin amputé revenant de Trafalgar, il continua pourtant de tenir debout. On raconte qu’il fut déplacé pendant les travaux et les reconstructions avant de retrouver sa place sur le quai Cronstadt, fidèle au poste, fidèle au large… et fidèle à sa manière très personnelle d’ignorer la ville.


Aujourd’hui encore, les touristes lèvent les yeux vers son profil noble tandis que les Toulonnais, eux, gardent un sourire en coin. Car le Génie de la Navigation est peut-être le seul monument de France capable d’incarner à la fois l’héroïsme maritime, la grandeur sculpturale… et une gigantesque plaisanterie locale en bronze massif.







Depuis près de deux siècles, 



il montre la route aux marins...


Et ses fesses au reste du monde.


02 juin 2026

L’École spéciale de marine de Toulon sous le Premier Empire (1810-1814) 400 ans de la Marine

L’École spéciale de marine de Toulon sous le Premier Empire (1810-1814)

Firmin Didot

Une lettre de Toulon (78) adressée à l'imprimeur parisien Firmin Didot va nous amener à parler de la formation des officiers de Marine dans l'Empire après les déboires maritimes de la flotte impériale.








Firmin Didot prend, en 1789, la direction de la fonderie paternelle, à laquelle il apporte de très grandes améliorations. Il est chargé par l'Assemblée Nationale de la fabrication des assignats, dont il s'ingénie à rendre difficile la contrefaçon; en 1795, il imprime la table de logarithmes de Callet, grâce à un nouveau procédé de stéréotypie, puis il s'attaque au difficile problème de l'impression des cartes géographiques en plusieurs couleurs. 



lettre adressée à M. Firmin Didot imprimeur à Paris
et éditeur notamment de tables de logarithmes
chiffre taxe 11 sols
Rien d'étonnant alors que l'école de la Marine s'adresse à lui.

Le recto porte la marque linéaire 78 Toulon et est taxée à 11 décimes.

Cachet rouge 29 janvier 1813 -
Cachet Ecole spéciale de la Marine
Au verso la lettre porte le cachet rond rouge double cercle  avecla date du 29 janvier 1813 et le cachet  de l’École spéciale de marine de Toulon. Le cachet porte la lettre N dans un cercle au milieu de l'aigle impérial posé sur les pattes d'une ancre.


 Ce courrier est certainement une commande au libraire elle constitue un témoignage rare de l’effort entrepris par Napoléon Ier pour reconstruire la Marine impériale après les désastres d’Aboukir (1798), de Trafalgar (1805) et de l’île d’Aix (1809). 

Ces défaites privent la France d’une partie de ses navires, mais surtout d’un grand nombre d’officiers expérimentés. Conscient de cette faiblesse, l’Empereur signe le 27 septembre 1810 un décret créant deux Écoles spéciales de marine, l’une à Brest sur le Tourville, l’autre à Toulon sur le Duquesne




Leur mission est de former une nouvelle génération d’officiers capables de rivaliser avec la Royal Navy.

Installées à bord de vaisseaux-écoles, les élèves vivent toute l’année dans un cadre militaire organisés en brigades et en escouades, ils apprennent très tôt à commander, à rendre compte et à respecter la hiérarchie. L’objectif est de créer un véritable esprit de corps, alors que les officiers français proviennent d’horizons très différents et manquent souvent d’unité.

Le cursus associe enseignement théorique et formation pratique. Les élèves étudient les mathématiques, la géométrie, la trigonométrie, l’astronomie nautique et l’hydrographie. Ils apprennent à utiliser les instruments indispensables à la navigation : sextant, compas, chronomètre marin, horizons artificiels et lunettes astronomiques. Le dessin technique et la cartographie complètent leur formation scientifique.

L’instruction pratique est tout aussi importante. Les futurs officiers s’exercent à la manœuvre des voiles, au gréement, au matelotage, à l’artillerie navale et aux tactiques de combat en escadre. Ils effectuent des sorties d’instruction à bord de corvettes spécialement affectées à l’école afin de mettre en application les connaissances acquises.

Cependant, ces établissements naissent dans un contexte de guerre et de pénurie. Les vaisseaux-écoles eux-mêmes sont d’anciens bâtiments en fin de carrière recyclés pour l’instruction. Les instruments scientifiques, les livres et même l’huile nécessaire à l’éclairage des salles d’étude arrivent difficilement. Les professeurs et les commandants doivent souvent lutter contre les contraintes matérielles imposées par le blocus britannique et les besoins prioritaires de la flotte active.

L’encadrement est composé d’officiers expérimentés, souvent blessés au combat ou devenus inaptes au service en mer. Ces vétérans transmettent aux élèves leur expérience de la guerre navale et incarnent les sacrifices consentis pour la défense du pavillon français.

Malgré leurs moyens limités, les Écoles spéciales de marine constituent une étape importante dans l’histoire de l’enseignement naval français. Elles marquent la volonté de Napoléon de former des officiers à la fois savants, marins et militaires. 

Les officiers qui encadrent l’École spéciale de marine de Toulon appartiennent à une génération de marins dont la plupart ont déjà effectué l’essentiel de leur service actif. Par décret du 4 janvier 1811, l’école reçoit un état-major militaire conforme aux dispositions du décret du 27 septembre 1810. 

Le commandement est d’abord confié au capitaine Motard, assisté du capitaine de frégate Fourré. Les lieutenants de vaisseau sont MM. Vuisson, Venel, Albert et Pellé-Bridoire, tandis que les enseignes sont MM. Fréminville, Battendier, Montfort et Maud’huy.



Toutefois, un changement intervient avant l’ouverture de l’établissement : le capitaine de vaisseau Péridier est finalement nommé à la tête de l’École. Cette désignation éclaire la situation du corps enseignant. Dans une lettre adressée au ministre, le préfet maritime de Toulon souligne que Péridier, officier estimé pour ses talents, son zèle et son dévouement, ne peut plus prétendre à un service embarqué actif en raison des blessures reçues lors de la bataille de Lissa. Son affectation à l’école apparaît ainsi comme une récompense honorifique accordée à un officier valeureux dont l’expérience doit désormais profiter à la formation des futurs officiers de marine. 

Cette nomination illustre parfaitement l’esprit des Écoles spéciales de marine : transmettre aux élèves les connaissances et l’expérience acquises par des officiers vétérans que les blessures ou l’âge éloignent progressivement du service en mer.



Les difficultés matérielles de l’École illustrent parfaitement les contraintes de l’économie de guerre napoléonienne. Installée à bord du Duquesne, ancien vaisseau déjà dépassé pour le service actif, l’école manque de presque tout : bibliothèque, ouvrages scientifiques, sextants, chronomètres, lunettes astronomiques et autres instruments indispensables à l’enseignement de la navigation. Les études du soir sont perturbées par l’absence de lampes puis par les pénuries d’huile qui touchent l’arsenal de Toulon. 

Le commandement doit également lutter pour obtenir des vivres de qualité et des moyens d’instruction adaptés. Cette situation montre que les besoins immédiats de la flotte de guerre priment constamment sur ceux de la formation des futurs officiers. Dans ce contexte, toute demande adressée à l’administration revêt une importance particulière. 


Les vaisseaux-Ecoles de Brest et de Toulon

Afin de redonner du prestige à une marine durement éprouvée par les défaites et le blocus britannique, Napoléon choisit de placer les deux Écoles spéciales de marine sous les noms prestigieux de deux des plus grands amiraux du règne de Louis XIV : 


Anne Hilarion de Tourville
pour Brest et Abraham Duquesne pour Toulon. Ce choix symbolique entendait rappeler l'âge d'or de la marine française, même si la réalité matérielle était bien différente.

Le vaisseau-école de Brest, le Tourville, était un ancien navire espagnol de 74 canons, le San Genaro, cédé à la France en 1801. Rebaptisé successivement Ulysse puis Tourville en 1811, ce bâtiment lancé en 1765 était déjà âgé de près d'un demi-siècle lorsqu'il reçut sa mission pédagogique. Trop ancien pour reprendre la mer dans des opérations militaires, il servit néanmoins à la formation des futurs officiers jusqu'à la fin de l'Empire avant d'être transformé en ponton et démoli quelques années plus tard.

L'ex bateau russe Moskva devenu Duquesne,
devant la tour Royale 
Toulon.
peinture par André Moretti, 1812

À Toulon, le choix se porta sur un bâtiment tout aussi ancien mais dont l'histoire était plus singulière encore. Le futur Duquesne était à l'origine un vaisseau russe de 74 canons lancé en 1799 sous le nom de Moskva (Moscou). Capturé en Méditerranée, il entra au service de la marine française avec un autre bâtiment russe, le Saint-Pierre. Les experts chargés d'examiner ces prises dressèrent un constat sévère : leur conception était déjà dépassée et leur remise en état aurait nécessité des dépenses presque équivalentes à celles d'une construction neuve.


Inapte au service actif mais encore utilisable comme bâtiment stationnaire, le Moskva fut rebaptisé Duquesne en 1811 pour accueillir l'École spéciale de marine de Toulon. Les élèves y vivaient toute l'année, inscrits sur les rôles d'équipage et soumis à la discipline militaire comme de véritables marins. Toutefois, le navire n'était plus destiné à naviguer au combat ; il servait essentiellement de caserne flottante, de salle de cours et de lieu d'instruction.



La formation pratique nécessitait donc d'autres bâtiments. Le préfet maritime de Toulon, le contre-amiral Lhermitte, autorisa le commandant de l'école à disposer d'une corvette spécialement affectée aux exercices. Son choix se porta sur une modeste gabarre, l'Écurie, rebaptisée l'Émulation, armée de seulement six canons. C'est à bord de ce navire que les élèves apprenaient le matelotage, la manœuvre des voiles, les exercices d'artillerie et la conduite d'un bâtiment à la mer.

Le destin du Duquesne illustre parfaitement les difficultés de la Marine impériale. Né d'une prise de guerre, transformé en école faute de pouvoir servir dans les escadres, il symbolise cette marine qui, privée de moyens et enfermée dans ses ports par le blocus britannique, tente néanmoins de préparer l'avenir. C'est à son bord que furent formés les futurs officiers appelés à reconstruire la marine française après les guerres napoléoniennes. Après la chute de l'Empire, le bâtiment poursuivit quelque temps sa carrière comme ponton-école avant d'être utilisé comme ponton-bagne puis finalement démantelé vers 1830.

sources:

Condette, Jean-François, éditeur. Les Écoles dans la guerre. Presses universitaires du Septentrion, 2014, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.7175.

27 mai 2026

SNA PERLE déconstruction à Cherbourg sous-marin nucléaire d'attaque Toulon

 SNA PERLE départ pour reconstruction à Cherbourg


Un grand pavillon tricolore flottant entre ses mâts, une dernière silhouette noire glissant dans la rade au lever du jour. Ce mercredi 20 mai au matin, le sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) Perle a quitté la base navale pour ne plus jamais y revenir. Après 33 ans passés au service de la France, le bâtiment met le cap sur Cherbourg, où il sera retiré du service actif puis désarmé.

Revenu brièvement en rade des Vignettes dans l’après-midi pour débarquer quelques passagers embarqués le matin, le sous-marin est ensuite reparti, cette fois pour de bon. Un départ que la Marine nationale a tenu à saluer publiquement, évoquant sur le réseau social X un bâtiment qui aura servi « au service de la France ».


 Après trente-trois ans passés à jouer à cache-cache sous les océans, le dernier Rubis de sa génération a mis le cap vers Cherbourg pour son ultime mission : finir en puzzle métallique géant sous les chalumeaux des démolisseurs. C'est l'Améthyste qui sera le dernier SNA de la classe Rubis


La Perle devant Balaguer d'après photo Francis Jacquot

On imagine presque les mouettes de la rade lancer un dernier « salut vieux frère ! » pendant que le sous-marin glissait hors du port, fier malgré ses rides de tôles et ses milliers d’heures passées dans les profondeurs. Car le Perle, ce n’était pas seulement un tas d’acier nucléaire. C’était un vétéran. Un survivant même. 



En 2020, après l’incendie qui avait éventré son avant, beaucoup le croyaient promis à la casse. Mais la Marine lui avait offert une seconde vie digne d’un film de science-fiction naval : on lui avait greffé le nez du Saphir, son cousin désarmé. Une opération Frankenstein version arsenaux de Cherbourg.



Revenu à flot en 2023 contre toute attente, le Perle avait repris la mer avec l’élégance cabossée des vieux aventuriers. Un peu rafistolé, certes, mais toujours capable de filer discrètement sous les vagues pendant que le reste du monde dormait tranquille au-dessus.



Cette fois pourtant, pas de retour prévu. À Cherbourg, les ouvriers ne l’attendent pas avec une caisse à outils mais avec des plans de déconstruction. Le vieux sous-marin va être démonté morceau par morceau, comme on démonte une légende après le dernier rappel. On imagine déjà les anciens sous-mariniers lever leur verre :



« Adieu la Perle. Tu finis en morceaux… mais quelle sacrée histoire tu laisses derrière toi. »


Et pendant que les nouveaux géants de la classe Suffren prennent la relève, quelque part dans la rade de Toulon, il manque désormais une silhouette noire à l’appel. Un vide discret. Presque silencieux. Exactement comme un sous-marin.


Merci à Paul Roy

Le Mutin 10 juillet 2026 400 ans de la Marine nationale « Brest fête la Marine »

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