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02 juin 2026

L’École spéciale de marine de Toulon sous le Premier Empire (1810-1814) 400 ans de la Marine

L’École spéciale de marine de Toulon sous le Premier Empire (1810-1814)

Firmin Didot

Une lettre de Toulon (78) adressée à l'imprimeur parisien Firmin Didot va nous amener à parler de la formation des officiers de Marine dans l'Empire après les déboires maritimes de la flotte impériale.








Firmin Didot prend, en 1789, la direction de la fonderie paternelle, à laquelle il apporte de très grandes améliorations. Il est chargé par l'Assemblée Nationale de la fabrication des assignats, dont il s'ingénie à rendre difficile la contrefaçon; en 1795, il imprime la table de logarithmes de Callet, grâce à un nouveau procédé de stéréotypie, puis il s'attaque au difficile problème de l'impression des cartes géographiques en plusieurs couleurs. 



lettre adressée à M. Firmin Didot imprimeur à Paris
et éditeur notamment de tables de logarithmes
chiffre taxe 11 sols
Rien d'étonnant alors que l'école de la Marine s'adresse à lui.

Le recto porte la marque linéaire 78 Toulon et est taxée à 11 décimes.

Cachet rouge 29 janvier 1813 -
Cachet Ecole spéciale de la Marine
Au verso la lettre porte le cachet rond rouge double cercle  avecla date du 29 janvier 1813 et le cachet  de l’École spéciale de marine de Toulon. Le cachet porte la lettre N dans un cercle au milieu de l'aigle impérial posé sur les pattes d'une ancre.


 Ce courrier est certainement une commande au libraire elle constitue un témoignage rare de l’effort entrepris par Napoléon Ier pour reconstruire la Marine impériale après les désastres d’Aboukir (1798), de Trafalgar (1805) et de l’île d’Aix (1809). 

Ces défaites privent la France d’une partie de ses navires, mais surtout d’un grand nombre d’officiers expérimentés. Conscient de cette faiblesse, l’Empereur signe le 27 septembre 1810 un décret créant deux Écoles spéciales de marine, l’une à Brest sur le Tourville, l’autre à Toulon sur le Duquesne




Leur mission est de former une nouvelle génération d’officiers capables de rivaliser avec la Royal Navy.

Installées à bord de vaisseaux-écoles, les élèves vivent toute l’année dans un cadre militaire organisés en brigades et en escouades, ils apprennent très tôt à commander, à rendre compte et à respecter la hiérarchie. L’objectif est de créer un véritable esprit de corps, alors que les officiers français proviennent d’horizons très différents et manquent souvent d’unité.

Le cursus associe enseignement théorique et formation pratique. Les élèves étudient les mathématiques, la géométrie, la trigonométrie, l’astronomie nautique et l’hydrographie. Ils apprennent à utiliser les instruments indispensables à la navigation : sextant, compas, chronomètre marin, horizons artificiels et lunettes astronomiques. Le dessin technique et la cartographie complètent leur formation scientifique.

L’instruction pratique est tout aussi importante. Les futurs officiers s’exercent à la manœuvre des voiles, au gréement, au matelotage, à l’artillerie navale et aux tactiques de combat en escadre. Ils effectuent des sorties d’instruction à bord de corvettes spécialement affectées à l’école afin de mettre en application les connaissances acquises.

Cependant, ces établissements naissent dans un contexte de guerre et de pénurie. Les vaisseaux-écoles eux-mêmes sont d’anciens bâtiments en fin de carrière recyclés pour l’instruction. Les instruments scientifiques, les livres et même l’huile nécessaire à l’éclairage des salles d’étude arrivent difficilement. Les professeurs et les commandants doivent souvent lutter contre les contraintes matérielles imposées par le blocus britannique et les besoins prioritaires de la flotte active.

L’encadrement est composé d’officiers expérimentés, souvent blessés au combat ou devenus inaptes au service en mer. Ces vétérans transmettent aux élèves leur expérience de la guerre navale et incarnent les sacrifices consentis pour la défense du pavillon français.

Malgré leurs moyens limités, les Écoles spéciales de marine constituent une étape importante dans l’histoire de l’enseignement naval français. Elles marquent la volonté de Napoléon de former des officiers à la fois savants, marins et militaires. 

Les officiers qui encadrent l’École spéciale de marine de Toulon appartiennent à une génération de marins dont la plupart ont déjà effectué l’essentiel de leur service actif. Par décret du 4 janvier 1811, l’école reçoit un état-major militaire conforme aux dispositions du décret du 27 septembre 1810. 

Le commandement est d’abord confié au capitaine Motard, assisté du capitaine de frégate Fourré. Les lieutenants de vaisseau sont MM. Vuisson, Venel, Albert et Pellé-Bridoire, tandis que les enseignes sont MM. Fréminville, Battendier, Montfort et Maud’huy.



Toutefois, un changement intervient avant l’ouverture de l’établissement : le capitaine de vaisseau Péridier est finalement nommé à la tête de l’École. Cette désignation éclaire la situation du corps enseignant. Dans une lettre adressée au ministre, le préfet maritime de Toulon souligne que Péridier, officier estimé pour ses talents, son zèle et son dévouement, ne peut plus prétendre à un service embarqué actif en raison des blessures reçues lors de la bataille de Lissa. Son affectation à l’école apparaît ainsi comme une récompense honorifique accordée à un officier valeureux dont l’expérience doit désormais profiter à la formation des futurs officiers de marine. 

Cette nomination illustre parfaitement l’esprit des Écoles spéciales de marine : transmettre aux élèves les connaissances et l’expérience acquises par des officiers vétérans que les blessures ou l’âge éloignent progressivement du service en mer.



Les difficultés matérielles de l’École illustrent parfaitement les contraintes de l’économie de guerre napoléonienne. Installée à bord du Duquesne, ancien vaisseau déjà dépassé pour le service actif, l’école manque de presque tout : bibliothèque, ouvrages scientifiques, sextants, chronomètres, lunettes astronomiques et autres instruments indispensables à l’enseignement de la navigation. Les études du soir sont perturbées par l’absence de lampes puis par les pénuries d’huile qui touchent l’arsenal de Toulon. 

Le commandement doit également lutter pour obtenir des vivres de qualité et des moyens d’instruction adaptés. Cette situation montre que les besoins immédiats de la flotte de guerre priment constamment sur ceux de la formation des futurs officiers. Dans ce contexte, toute demande adressée à l’administration revêt une importance particulière. 


Les vaisseaux-Ecoles de Brest et de Toulon

Afin de redonner du prestige à une marine durement éprouvée par les défaites et le blocus britannique, Napoléon choisit de placer les deux Écoles spéciales de marine sous les noms prestigieux de deux des plus grands amiraux du règne de Louis XIV : 


Anne Hilarion de Tourville
pour Brest et Abraham Duquesne pour Toulon. Ce choix symbolique entendait rappeler l'âge d'or de la marine française, même si la réalité matérielle était bien différente.

Le vaisseau-école de Brest, le Tourville, était un ancien navire espagnol de 74 canons, le San Genaro, cédé à la France en 1801. Rebaptisé successivement Ulysse puis Tourville en 1811, ce bâtiment lancé en 1765 était déjà âgé de près d'un demi-siècle lorsqu'il reçut sa mission pédagogique. Trop ancien pour reprendre la mer dans des opérations militaires, il servit néanmoins à la formation des futurs officiers jusqu'à la fin de l'Empire avant d'être transformé en ponton et démoli quelques années plus tard.

L'ex bateau russe Moskva devenu Duquesne,
devant la tour Royale 
Toulon.
peinture par André Moretti, 1812

À Toulon, le choix se porta sur un bâtiment tout aussi ancien mais dont l'histoire était plus singulière encore. Le futur Duquesne était à l'origine un vaisseau russe de 74 canons lancé en 1799 sous le nom de Moskva (Moscou). Capturé en Méditerranée, il entra au service de la marine française avec un autre bâtiment russe, le Saint-Pierre. Les experts chargés d'examiner ces prises dressèrent un constat sévère : leur conception était déjà dépassée et leur remise en état aurait nécessité des dépenses presque équivalentes à celles d'une construction neuve.


Inapte au service actif mais encore utilisable comme bâtiment stationnaire, le Moskva fut rebaptisé Duquesne en 1811 pour accueillir l'École spéciale de marine de Toulon. Les élèves y vivaient toute l'année, inscrits sur les rôles d'équipage et soumis à la discipline militaire comme de véritables marins. Toutefois, le navire n'était plus destiné à naviguer au combat ; il servait essentiellement de caserne flottante, de salle de cours et de lieu d'instruction.



La formation pratique nécessitait donc d'autres bâtiments. Le préfet maritime de Toulon, le contre-amiral Lhermitte, autorisa le commandant de l'école à disposer d'une corvette spécialement affectée aux exercices. Son choix se porta sur une modeste gabarre, l'Écurie, rebaptisée l'Émulation, armée de seulement six canons. C'est à bord de ce navire que les élèves apprenaient le matelotage, la manœuvre des voiles, les exercices d'artillerie et la conduite d'un bâtiment à la mer.

Le destin du Duquesne illustre parfaitement les difficultés de la Marine impériale. Né d'une prise de guerre, transformé en école faute de pouvoir servir dans les escadres, il symbolise cette marine qui, privée de moyens et enfermée dans ses ports par le blocus britannique, tente néanmoins de préparer l'avenir. C'est à son bord que furent formés les futurs officiers appelés à reconstruire la marine française après les guerres napoléoniennes. Après la chute de l'Empire, le bâtiment poursuivit quelque temps sa carrière comme ponton-école avant d'être utilisé comme ponton-bagne puis finalement démantelé vers 1830.

sources:

Condette, Jean-François, éditeur. Les Écoles dans la guerre. Presses universitaires du Septentrion, 2014, https://doi.org/10.4000/books.septentrion.7175.

L’École spéciale de marine de Toulon sous le Premier Empire (1810-1814) 400 ans de la Marine

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