De Tobago au Havre : la révolte du régiment de la Guadeloupe en 1790
De Tobago au Havre : la révolte du régiment de la Guadeloupe en 1790
La loi donnée par Louis XVI à Paris le 12 décembre 1790 pourrait, au premier regard, passer pour un simple document comptable. Elle accorde provisoirement au ministre de la Marine plus de trois millions de livres destinées à couvrir diverses dépenses d'armement, de solde et de service colonial.
Pourtant, derrière l'une des sommes inscrites dans ce texte se cache un épisode révélateur des bouleversements qui atteignent la Marine et les troupes coloniales au début de la Révolution française :
la révolte d'une partie du régiment de la Guadeloupe à Tobago et son extraordinaire retour en France.
Le régiment de la Guadeloupe avait été créé par l'ordonnance royale du 18 août 1772, dans le cadre d'une profonde réorganisation des troupes chargées de défendre les colonies françaises. Il avait été constitué à partir de détachements provenant notamment des régiments de Vexin, Bouillon, Périgord, Médoc, Limousin et Royal-Vaisseaux.
Ces soldats étaient donc étroitement liés à la défense des possessions françaises des Antilles. Le régiment avait déjà connu le combat : pendant la guerre d'Indépendance américaine, il participa en 1779 aux opérations conduites par le comte d'Estaing et se distingua notamment lors de l'attaque des retranchements de Savannah, le 9 octobre.
En 1790, la situation est radicalement différente. Les nouvelles venues de France, les idées révolutionnaires, les conflits entre autorités civiles et militaires et la remise en cause des anciennes hiérarchies provoquent de profondes tensions dans les garnisons coloniales. Tobago, ancienne possession britannique devenue française en 1783, n'échappe pas à cette agitation. Cinq compagnies du régiment de la Guadeloupe y sont alors stationnées.
Le 16 février 1790, ces cinq compagnies entrent en révolte. Les soldats chassent leurs officiers et s'emparent du drapeau du régiment. Après avoir profondément troublé l'ordre de la colonie, ils prennent une décision exceptionnelle : quitter Tobago et gagner la France à bord de navires marchands. Leur destination est Le Havre.
Ce déplacement transforme une mutinerie coloniale en affaire nationale.
Au début de juillet 1790, l'Assemblée nationale est saisie de la question. La municipalité du Havre annonce l'arrivée d'un premier groupe de 133 soldats venant de Tobago. Un second bâtiment doit en apporter 124 autres, ce qui représente environ 257 hommes.
Les autorités havraises se trouvent devant une situation délicate : ces hommes sont des soldats du roi, mais ils viennent de quitter leur garnison après s'être opposés à leurs officiers. Des précautions sont donc prises pour les maintenir sous surveillance tandis que l'on demande au gouvernement et à l'Assemblée nationale de décider de leur sort.
L'affaire prend une dimension politique le 27 juillet 1790. Elle est discutée devant l'Assemblée nationale et le comportement des soldats est sévèrement dénoncé par leurs propres camarades restés aux Antilles. Les sous-officiers, grenadiers, chasseurs et fusiliers du régiment de la Guadeloupe adressent en effet une lettre dans laquelle ils accusent les hommes de Tobago d'avoir maltraité leurs chefs et, surtout, d'avoir emporté le drapeau du régiment.
À leurs yeux, ce geste porte atteinte à l'honneur de toute l'unité. Ils demandent que les responsables soient punis et qu'un nouveau drapeau leur soit accordé. Cette lettre est lue devant l'Assemblée le 27 juillet 1790.
Mais l'affaire est moins simple qu'une mutinerie militaire ordinaire. En pleine Révolution, l'autorité elle-même est en train d'être redéfinie. Les députés doivent déterminer selon quelles règles ces soldats peuvent être jugés et jusqu'où s'étend le pouvoir du ministre de la Marine.
Arthur Dillon présente l'affaire devant l'Assemblée, tandis que Barnave insiste sur la nécessité d'une procédure régulière : si les hommes sont coupables, ils doivent être jugés et punis ; mais l'administration ne peut décider arbitrairement de leur sort. L'affaire est donc renvoyée aux comités compétents et le ministre de la Marine doit communiquer les pièces permettant son examen.
Pendant ce temps, les troubles gagnent le reste du régiment. La situation devient même paradoxale : les soldats qui avaient condamné avec tant de vigueur leurs camarades de Tobago entrent eux-mêmes en insurrection quelques semaines plus tard.
Le 3 septembre 1790, une partie du régiment stationnée en Guadeloupe se soulève ; le lendemain, la presque totalité des hommes s'embarque pour rejoindre au fort Bourbon, en Martinique, les insurgés du régiment de la Martinique. Une centaine d'hommes seulement demeure en Guadeloupe.
![]() |
| Dugommier |
Dugommier, qui deviendra quelques années plus tard l'un des généraux importants de la République, se trouve à la tête de ce mouvement.
C'est dans ce contexte que prend tout son sens la loi promulguée par Louis XVI le 12 décembre 1790. Parmi les dépenses extraordinaires accordées au département de la Marine figure une somme de 144 212 livres, 1 sol et 8 deniers destinée aux frais occasionnés par le détachement du régiment de la Guadeloupe arrivé de Tobago au Havre ainsi qu'aux envois extraordinaires ordonnés pour la colonie.
Cette ligne budgétaire, apparemment anodine, constitue ainsi la trace financière directe des événements commencés plusieurs mois auparavant dans une garnison des Antilles.
Elle montre également le coût matériel d'une crise coloniale. Il faut transporter les hommes, les nourrir, les surveiller, organiser leur cantonnement et assurer les mouvements de troupes et les expéditions rendus nécessaires par les troubles.
L'Assemblée accepte donc de débloquer les fonds demandés par le ministre de la Marine, mais elle précise que ces crédits ne sont accordés que provisoirement : les comptes et états de dépenses devront être examinés. À travers cet épisode apparaît ainsi une autre transformation révolutionnaire : désormais, même les dépenses militaires et coloniales sont soumises au contrôle de la représentation nationale.
L'histoire des hommes de Tobago ne s'arrête d'ailleurs pas au Havre.
Les compagnies sont finalement envoyées à l'île de Ré, mesure présentée comme une sanction. Puis la crise gagne l'ensemble du corps. Le 26 mai 1791, le reste du régiment arrive à Bordeaux avant de rejoindre à son tour les compagnies de Tobago à l'île de Ré. L'ancien régiment colonial ne survivra guère à ces bouleversements. Le décret du 5 mai 1792 réunit les débris des régiments de la Martinique et de la Guadeloupe pour former le futur 109e régiment d'infanterie.
Ainsi, les trois petites pages imprimées à l'Imprimerie royale en décembre 1790 ouvrent une fenêtre beaucoup plus large sur la Révolution aux Antilles.
Derrière une somme portée dans les comptes de la Marine apparaissent Tobago, la Guadeloupe, Le Havre, les navires marchands transportant les soldats, une mutinerie, un drapeau emporté, des officiers chassés, une municipalité embarrassée et une Assemblée nationale contrainte de décider du sort de militaires venus de l'autre côté de l'Atlantique.
Le document témoigne surtout de la rapidité avec laquelle la crise révolutionnaire franchit les mers : en quelques mois, une révolte commencée dans une petite garnison de Tobago devient une affaire débattue à Paris, financée par le Trésor et inscrite jusque dans une loi sanctionnée par Louis XVI.
Ce qui ressemble aujourd'hui à une simple ligne de compte — 144 212 livres pour le détachement du régiment de la Guadeloupe arrivé de Tobago au Havre — est donc en réalité la trace administrative d'une histoire d'hommes, de navires et de révolte reliant les Antilles à la France au moment où l'ancien ordre colonial et militaire commence à vaciller.






Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire