12 août 2026

78 Toulon Port de la Montagne Bonaparte germinal an XII Var pain de munition

 78 Toulon Port de la Montagne

Voici une lettre qui me pose pas mal de questions. D'abord  dans l'adresse : le pli est envoyé dans une commune de l'Ain qui est desservie par une autre du Jura. Lecture difficile des noms et surtout aucun lieu trouvé correspondant à ces noms.
Ensuite beaucoup de difficultés à lire ou comprendre la date. Le mois républicain est clair c'est germinal mais le jour et l'année sont plus difficiles à lire. Est-ce l'an douze (12)?
Nous avons probablement un homme instruit, nouvellement arrivé ou récemment affecté à Toulon, qui doit embarquer mais dont l'appartenance exacte, Marine ou troupes embarquées, reste à déterminer. 
Le mot « volontaire » intrigue et mériterait une explication qui ne se trouve pas dans le courrier. Volontaire pour quoi? pour où? la question est ouverte.
De même la phrase sur le « pain de munition » devra  être réétudier avant de tirer toute conclusion économique, car les « cinq livres » pourraient très bien être une indication de poids et non de prix.

Par ailleurs se pose la question du scripteur. 
Est-ce un marin ou un militaire qui va embarquer? Ce n'est pas un habitué de la région toulonnaise car il s'étonne du prix du pain et des denrées alimentaires. Il parle de mettre pied sur les vaisseaux et non d'embarquer ou d'appareiller. Et dans l'Ain il devait y avoir peu d'inscrits maritimes.  
L'expéditeur est lettré, il maitrise la langue française et son vocabulaire est châtié signe d'une bonne éducation. De plus le fait qu'il s'intéresse aux prix des denrées montre qu'il a un certain niveau de connaissance. Mais que peut signifier la phrase
 "Là où nous sommes, car un pain de munition se vend à raison de cinq livres, et les autres denrées, c'est tout fort cher." Le prix cinq livres (5 francs) semble effectivement très cher mais n'est-ce pas le poids de cinq livres?

Donc 

un courrier du Port de la Montagne en date du 2 germinal an douze (correspond à 23 mars 1804) est adressé à commune de l'Ain et le scripteur précise que le courrier doit transiter par le département du Jura.

Que dit cette lettre?

À Toulon, (2) germinal l'an (12) de la République 


Cher père et chère mère,

 je viens, cher père et chère mère, vous dire adieu de la date de ma lettre. Nous allons mettre le pied sur les vaisseaux pour la mer. Ainsi, veuillez vous tranquilliser là-dessus. Quant à ma santé, elle est fort bonne, grâce à Dieu. Je souhaite que la présente vous trouve de même. Quant aux vivres, ils sont très chers. Là où nous sommes, car un pain de munition se vend à raison de cinq livres, et les autres denrées, c'est tout fort cher. Quoique nous nous embarquions, veuillez nous donner de suite une prompte réponse pour emporter, que nous languissions sur mer. 

Vous ferez bien mes compliments à mes sœurs et frères, et leur dire qu’il ne se chagrine pas pour cela, que je ne tiendrai guai, tant que je pourrai sur la mer, Bien des compliments à mon cher père à mon parrain de ma part et à tous ceux qui te demanderont de mes nouvelles.

Je finis en vous embrassant de tout mon cœur votre soumis fils François Comma Volontaire

Le Contexte

Le Bucentaure

En janvier 1804, Latouche-Tréville est arrivé à Toulon et a pris le commandement de l'escadre de Méditerranée. Il a établi son pavillon sur le Bucentaure, vaisseau de 94 canons. Sa mission est de transformer une escadre qui avait été relativement peu active en une force réellement opérationnelle. Le ministère des Armées indique qu'il multiplie les exercices d'appareillage, de combat et de mouillage et qu'il pousse les bâtiments à sortir en mer. En quelques mois, il amène l'escadre à un niveau de préparation au combat exceptionnel.

La flotte de Toulon est alors une pièce essentielle du projet de Napoléon contre l'Angleterre. Une source contemporaine rétrospective décrit l'escadre comme composée de sept vaisseaux de ligne, avec deux autres en réparation et trois en construction. 

Le projet stratégique est beaucoup plus vaste : Napoléon envisage de faire intervenir la flotte de Toulon dans une opération destinée à desserrer la surveillance britannique et à contribuer au « grand dessein », c'est-à-dire la menace d'invasion de l'Angleterre. Le ministère des Armées confirme que l'escadre de Méditerranée devait jouer un rôle déterminant dans cette opération.

Honoré Joseph Antoine Ganteaume
"ci-git l'amiral Ganteaume 
qui s'en fut de Brest à Bertheaume
et poussé par un fort vent d'ouest
s'en revint de Bertheaume à Brest"
 

« Ci-gît l'amiral Ganteaume


S'en revint de Berth


Le 23 novembre 1803, Bonaparte écrit au général Ganteaume, préfet maritime à Toulon :

« Je vous ai mandé, il y a deux mois, que je désirais avoir dans le courant de frimaire 10 vaisseaux, 4 frégates et 4 corvettes, prêts à mettre à la voile à Toulon ; que cette escadre fût approvisionnée de quatre mois de vivres pour 2,500 hommes de bonnes troupes d'infanterie qui s'embarqueraient à son bord. »

Puis il demande à Ganteaume de lui faire connaître « le jour précis où cette escadre pourra mettre à la voile de Toulon » ainsi que l'état des bâtiments disponibles.

Le même jour, Bonaparte donne au général Rapp, qu'il envoie à Toulon, une mission très précise. Rapp doit notamment vérifier l'état de la Marine, des équipages et des bâtiments, mais aussi suivre le passage du 3e bataillon de la 8e légère, qui vient d'Antibes et doit rejoindre Saint-Omer pour l'expédition.

Et quelques jours plus tard, le 28 novembre 1803, Bonaparte précise encore l'organisation du cantonnement de Toulon. Il prévoit notamment :

12e d'infanterie légère

deux bataillons du 12e d'infanterie légère, soit 1 600 hommes ; 
deux bataillons du 23e de ligne, soit 1 600 hommes ; le bataillon des chasseurs d'Orient, 300 hommes ; une compagnie du 4e régiment d'artillerie, 80 hommes ; soit 3 600 hommes, avec leur encadrement et leur artillerie

Et il y a un détail particulièrement saisissant dans la lettre : les opérations maritimes sont réellement en cours autour de la date du 23 mars. 

Les archives de la Marine de Toulon permettent notamment de suivre l'allège Marie-Thérèse, présente du 29 février au 25 avril 1804, tandis que l'allège Saint-Jean-Baptiste, de 120 tonneaux, est prise par les Anglais le 25 mars 1804, soit seulement deux jours après la lettre de François Comma.

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