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31 août 2016

Un Chantier pour la Liberté Solidarnosc Solidarité Gdansk Pologne Polska

SOLIDARNOSC: une poste clandestine


Reprenant les actions de Poste clandestine de la seconde guerre mondiale, le syndicat Solidarité a fait circuler son courrier clandestinement. Des vignettes, des timbres, sont édités pour  financer les actions du syndicat.

Libération la une du 14 décembre 1981


Les vignettes ont principalement été vendues pour financer le mouvement Solidarnosc mais la transmission du courrier a souvent emprunté des voies non officielles



Avec l'emprisonnement massif des militants du syndicat officiel solidarité les pratiques de la Poste clandestine sont réactualisées au début des années 1980 sous l'état de guerre. 


Au cours de la décennie précédente, à la suite des répressions très dures  (près de 40 morts et plusieurs milliers d'arrestations) lors des grèves et manifestations d'ouvriers à Gdansk en décembre 1970, sous le gouvernement dirigé par Wladislaw Gomulka,  l'arrivée d'Edward Gierek à la tête de l'état avait fait souffler une relative liberté. Les relations avec l'extérieur, et en particulier l'occident, se multiplient : voyages comme correspondances.






"La corneille ne vaincra pas l'aigle"  monument place des invalides à Paris

Mais le 13 décembre 1981 le général Wojciech Jaruzelski annonça  dans une allocution retransmise par la radio et la télévision, l'instauration de la loi martiale en Pologne. Un organisme a appelé le conseil de sauvetage national WRON , dirigé par le général lui-même,  avait pris la totalité du pouvoir sur le territoire national. Après l'ouverture qui avait constitué la reconnaissance légale du syndicat Solidarité, la Pologne entrait dans une période de répression sans précédent.





L'état de guerre conduisit ainsi à l'envoi de plus de 10 000 militants dans quelques dizaines de camps dans tout le pays dont les plus tristement célèbres furent Bialoleka, Darlowko, Goldap, Joworze, Kielce Piaski, Kwidzin, etc. 






. L'opération "Sapin" toucha  des la première nuit presque tous les membres de la commission nationale de Solidarnosc et de nombreux militants d'autres organisations indépendantes. Les internés furent soumis à la rééducation,  les plus résistants détenus en isolement jusqu'en décembre 1982. Le régime pendant la loi martiale établie 10 132 décisions d'internement concernant 9736 personnes.






Les lieux d'internement furent variées du commissariat urbain au camp isolé avec miradors mais avec une série de constantes dont l'exercice de la censure et la rétention du courrier qui y étaient  particulièrement sévères. Pour lutter contre l'isolement et les mauvaises conditions de détention, les militants emprisonnés mirent en place dans de nombreux centres des postes clandestines. Le but de l'organisation d'un système de communication au sein des internements avait, outre une fonction psychologique, une fonction stratégique : il s'agissait de se donner les moyens de continuer à gouverner la lutte du dedans. 






Ces pratiques d'écriture en détention sont encore mal connues : elle semble cependant pas différer de celles analysées pour la France et pour la Russie : rédaction de biffons jetés ou échangés. 







De même l'organisation d'un dispositif d'envoi et de réception d'un courrier a été notamment observée dans les camps de prisonniers pendant la seconde guerre mondiale. 




lettre non censurée 


Ainsi  d'anciens prisonniers témoignent de la manière dont ils procédèrent pour fabriquer leurs timbres Kryssztof Stasiewski détenu au camp de Gebarzewo raconte aujourd'hui qu'il produisit en avril 1982 et dans les mois suivants plus de 400 copies d'un timbre qu'il avait réalisé à partir des matières premières disponibles en internement. Ce timbre représentait une rose semblable à celles qu'une visiteuse de son codétenu avait apporté. 


L'impact des fleurs dans leur cellule, la force qu'elle leur procura dans la lutte l'encouragèrent en faire le motif du timbre. 





La fabrication d'un timbre et la confection d'une flamme sont ici, bien sûr, symboliques ; ils représentent un espace d'expression d'une liberté reconquise mais n'ont aucune fonction dans la circulation de l'écrit. 



lettre portant le tampon CNENSURE




C'est grâce à la complicité de quelques fonctionnaires de la poste qu'il exista un circuit parallèle de distribution. Ainsi les prisonniers internés dans le camp d'Uherce écrivent-ils en décembre 1982 à leur postier, pour solliciter son aide et collaborer à la poste clandestine. 







Car restreints dans le choix des destinataires les internés sont soumis à une double censure, celle de la prison et celle de la poste. 


Il faut que des postiers soustraient ces courriers du regard de leurs collègues et de la police. 

C'est donc un acte de résistance fort qui est demandé aux postiers par les internes et, sans que l'on puisse aujourd'hui savoir dans quelle proportion cet appel à désobéir fut suivi.








L’important, en effet, est que l’existence de cette poste de Solidarité permet au syndicat non seulement de continuer son action mais aussi d’investir un lieu de pouvoir. Il exista jusqu’à une trentaine de postes à travers l’ensemble du pays. 

Parmi les plus grandes, celle de Varsovie, mais aussi Gdansk et Cracovie. On assiste donc progressivement à la reconquête des outils de l’écriture postale : le tampon l’enveloppe et le timbre. Dans cette entreprise, l’objectif est de produire des objets sur bien des aspects absolument identiques à ceux produits par la Poste polonaise officielle.




 Les timbres portent un prix, sont de différentes tailles et crénelés, même si le papier est rarement autocollant. Il s’agit moins de produire les timbres les plus satisfaisants techniquement et artistiquement, que de concurrencer le pouvoir sur ses propres écritures, sans négliger d’intéresser les collectionneurs.



Le timbre est aussi l’objet de pratiques locales, tels que des procès-verbaux d’un genre nouveau : par exemple cette grande feuille et tamponnée avec un texte de soutien pour une grève de la faim et signée par plus d’une quarantaine de personnes. 

Singeant une pratique bureaucratique, l’usage des tampons et des timbres a pour fonction de donner de la valeur à la déclaration du soutien, de la valider par l’écrit.



Si le timbre peut être aussi un mini tract, le tampon est également utilisé comme un exercice d’ironie à l’égard de l’écriture officielle et en particulier de la censure ; certains internés se sont ainsi fabriqués des tampons « Bez Cenzury » ( sans censure) ou « Bez kontroli uboli »   (sans contrôle de la police secrète).




Alors que les internés continuent d’utiliser leur poste clandestine au sein des prisons et des camps, une autre poste se met en place qui, elle, concentre son activité sur la production des symboles postaux. Celle–ci n’a pas vocation de permettre la circulation clandestine de correspondance, mais plutôt d’affirmer une identité et d’en assurer sa publicité. Il s’agit d’une poste sans postier et ni courrier : une poste qui n’aurait conservée que ces inscriptions.




 Aussi les timbres, flammes, tampons, enveloppes, cartes sont d’une part le support d’une écriture inédite d’une identité polonaise, et d’autre part des objets susceptibles d’être collectionner. Or, cette double pratique autour de l’objet postal issue des camps d’internement contribuent à la solidarité qui se développe dans et hors de la Pologne, notamment en France.




Sur les timbres qui sont le fait d’une imprimerie clandestine (c’est en effet à partir des chutes de papier de la presse clandestine qu’ils sont réalisés) les militants écrivent leur lutte d’alors ; ainsi que nombre de planches de timbres porte sur les principaux leaders du mouvement à commencer par Lech Walesa. 

Les symboles religieux ne sont pas absents et le Pape Jean Paul II est souvent représenté. Mais les timbres et tampons sont aussi le lieu d’une écriture d’une histoire de la Pologne non censurée avec sa galerie de héros de l’histoire nationale, et notamment les insurgés d’août 1944.



Cette évocation du soulèvement des partisans après le débarquement allié et de ses quelque 200 000 victimes est alors faite par la valorisation de la poste clandestine avec ces timbres et ses postiers qui, au péril de leur vie, distribuèrent  les lettres de l’armée polonaise et la correspondance civile. 

C’est la première fois que ces jeunes héros furent loués (pour le régime communiste, l’insurrection était un non-événement) et pour les militants des années 1980, il s’agit bien de se référer à cette mémoire collective et, à travers les objets postaux, de la populariser.



Grandes figures de la résistance polonaise contre le nazisme mais aussi des 18e et 19e siècles côtoient les petits messagers anonymes. 

La planche permet cette histoire en images qui fait voisines et la victoire de 1920 contre les Soviétiques, la jeunesse résistante de 1944 et les internés de l’état de guerre de 1981 et 1982. Aussi alors que la reprise de la pratique de la poste clandestine en internement relevait des finalités pratiques et constituait une appropriation au sens de Roger Chartier, ici  se lie explicitement le souci d’en référer à une mémoire partagée dans laquelle les événements de l’insurrection de Varsovie jouant le rôle le plus important.



Les timbres fabriqués par solidarité étant inutilisable, exposant leurs usagers à des risques de représailles policières, voire à une arrestation, la grande majorité des objets postaux était donc destinée à rester dans la sphère privée, et aussi à être collectionner plutôt qu’utilisés. En Pologne l’opposition développa et encouragea une forme de philatélie militante qui rencontrait une passion pour la rareté. 




Des catalogues furent réalisés très rapidement pour identifier et référencer chaque timbre ; les plus recherchés furent ceux qui provenait des camps d’internement comme ses tampons conservés dans une brochure de Kielce de 1983 vendus au prix de 50 zlotych et intitulée : « documents… tampons de taule par les soins un des éditions la parole libre Solidarité. 



La cinquantaine d’impression aux tampons majoritairement rouge avait de nombreux motifs : des ex-libris, des timbres, des écrits avec la même police de caractères que le logo de solidarité, des dessins représentant un fil de fer barbelé ou au une fenêtre grillagée.

Ainsi, tant les catalogues que les objets circulent, dans le pays comme à l’étranger. Tout se passe comme si le territoire de soutien de solidarité était bien plus grand que la Pologne communiste et que seuls les timbres et les tampons pouvaient en couvrir le périmètre. 

Les objets postaux ainsi vendus permettaient de financer en partie les activités clandestines de solidarité et d’impliquer la population. Cette politique de visibilité poursuivait celle initiée par le logo de Jerzy Janiszewski dont on connaît le succès. Elle constituait en outre une source de financement non négligeable ; la vente de tout ce matériel de militants, pin’s, autocollants, posters, tee-shirts, etc. assurant à chaque groupe la possibilité de disposer d’un peu d’argent. L’avantage des timbres était en outre que, minuscule, il prenait une place modeste et très discrète ; aussi, lorsqu’un polonais se rendrait à l’étranger il pouvait en transporter sans grande crainte. Chaque voyageur se faisait messager, nom d’une lettre mais de vignettes qui, à leur tour, une fois distribuées circuleraient sur le dos d’une enveloppe. Beaucoup de français, syndicalistes, intellectuels, catholiques, firent le voyage en Pologne également par solidarité. 



Les timbres franchirent les frontières dans les poches des uns et des autres. En France, les matériaux postaux de solidarité étaient collectionner mais aussi collés sur les lettres pour montrer son soutien aux Polonais en lutte. 




Aujourd’hui très fréquente (la majorité des organisations humanitaires produisent des timbres-vignettes), cette pratique de propagande a été développée massivement par Solidarité, bien qu’auparavant, il en avait été fait usage ailleurs (soutien aux argentins pendant la dictature comme lors de l’appel au boycottage de la coupe du monde de football en 78 par exemple). 

Entrée du chantier naval à Gdansk photo (c) JM Bergougniou


La nouveauté du cas polonais réside dans le fait qu’il s’agit par cette étrange poste de concurrencer le modèle communiste et de démontrer au monde qu’il existe deux Pologne. Au visage de Lénine, on préfère sur le timbre celui de Walesa. Car de même que les jeunes postiers incarnaient l’avenir de la nation polonaise, ces vignettes incarnaient une Pologne indépendante avec une gamme de nouveau symbole et un pays bientôt à venir. 
Bureau de poste à Gdansk rue Dluga photo (c) JM Bergougniou

Une même entreprise unissait le petit scout de l’insurrection et le jeune homme de Solidarité ; et le courrier de fixer le symbole de cette continuité. Autrement dit, l’objet vignette est lui-même porteur de cette valeur de résistance.



En 2004 s’est ouvert à Varsovie un musée de l’insurrection d’août 1944. Située dans une ancienne usine électrique du tramway le mémorial de l’insurrection a été édifié par le maire de Varsovie devenu depuis le Président de la République polonaise, sur plusieurs centaines de mètres carrés, cet épisode tragique de la seconde guerre mondiale a été mis en scène. 

musée de l'insurrection Varsovie photo (c) JM Bergougniou


Dans la salle intitulée « des petits insurgés », les plus jeunes visiteurs peuvent faire leurs premiers pas en apprenant l’histoire.  L’enfant peut s’amuser soit avec un théâtre de marionnettes des années 40 soit avec des maquettes d’avions et de véhicules militaires, des poupées. 


Il peut surtout jouer au petit scout postier ou à l’infirmière pour les petites filles puisque l’atelier est très différents suivant qu’on appartient à l’un ou l’autre sexe, en adoptant le casque de l’un et la blouse de l’autre, en se cachant derrière des sacs de sable et en écrivant des lettres que l’on tamponne de la flamme de l’armée clandestine polonaise.



Cette présence des scouts de l’insurrection dans la Pologne contemporaine constitue, dans le contexte de l’Europe au début du 21e siècle, un usage du passé qui emprunte la forme d’une réactivation de ce que les historiens des conflits mondiaux nomment la Culture de guerre. Il s’agit aussi de supprimer symboliquement la période communiste par un anachronisme,  de « décommuniser » la mémoire.



La figure du petit postier traverse ainsi les 60 dernières années, de l’insurrection contre l’occupant nazi e(t le risques de domination soviétique) à la lutte contre le régime communiste jusqu’à l’entrée dans l’Union Européenne et le renouveau de la tradition nationaliste qui l’accompagne. La vignette et la flamme assure cette présence à chaque fois décliner selon le texte, mais conservant une forme identique. Aussi c’est sans surprise que la boutique du musée propose aujourd’hui aux visiteurs l’achat d’une copie du tampon des postiers de l’insurrection de 1944.  Ainsi à chaque fois qu’à leurs yeux, une menace pèse sur les Polonais, l’affirmation d’une poste indépendante et libre être posée.

sources :

collection JM Bergougniou


Philippe Artières et Pawel Rodak
Vingtième siècle
La poste Clandestine en Pologne
avril juin 2009



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